PEUT-ON ENSEIGNER DES COMPETENCES ?
Conférence d’ouverture du colloque de l’Association des cadres scolaires du Québec,
Québec, 29 novembre 2000.
Bernard Rey
Professeur, Directeur du Service des Sciences de l’éducation
de l’Université Libre de Bruxelles
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INTRODUCTION
Poser la question qui sert de titre à cette conférence, c’est envisager la possibilité qu’ilne soit pas possible d’enseigner des compétences. Cela n’est-il pas provocateur, alorsque le corps enseignant du Québec est engagé avec passion dans le développementdes compétences ? Et cela n’est-il pas presque scandaleux de le faire devant uneassemblée de cadres scolaires, c’est-à-dire devant ceux-là mêmes dont le rôle est de mobiliser les énergies dans la mise en place de la réforme ? Qu’on se rassure. Notre but n’est pas de montrer qu’il est impossible d’enseigner descompétences. Mais cette notion de compétence est compliquée. Si elle offre desavantages et des perspectives très positives à l’enseignement scolaire, elle permet aussi des dérives dommageables. Le but des quelques remarques qui suivent est desouligner les difficultés et d’inviter chacun à la vigilance. Nous commencerons par la définition du mot "compétence" et par les aspects positifs que cette notion peut introduire dans l’enseignement. Puis, dans un deuxième temps, nous montrerons qu’il y a lieu de distinguer plusieurs types, ou plutôt plusieurs degrés de compétence et que les conditions d’apprentissage ne sont pas les mêmes pour ces différents degrés.
Enfin, nous tenterons de présenter quelques pistes pour faire acquérir les compétences et notamment celles qui sont les plus intéressantes du point de vue scolaire.
DEFINITION ET AVANTAGES DE LA NOTION DE COMPETENCE
A) Définitions
Voici, à titre d’exemples, quelques définitions de la compétence qu’on trouve dans des textes officiels et chez certains chercheurs :
* "Aptitude à mettre en oeuvre un ensemble organisé de savoirs, de savoir –faire et d’attitudes permettant d’accomplir un certain nombre de tâches" (Décret du 24 juillet 1997 indiquant les missions de l’école pour la Belgique francophone).
* "Savoir-agir complexe fondé sur la mobilisation et l’utilisation efficaces d’un ensemble de ressources" (Programme de formation de l’école québécoise, 2000).
* "Capacité d’agir efficacement dans un type défini de situations" (Perrenoud, 1997).
* Enfin, pour notre part, nous proposions en 1996 : "Le fait de savoir accomplir une tâche".
Il y a des différences entre ces définitions. Mais il y a aussi, incontestablement, des points communs importants qui constituent une sorte de consensus sur la notion. On peut les ramener à deux éléments essentiels :
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1. Une compétence débouche nécessairement sur une action : c’est ainsi qu’on trouve le mot "agir" dans deux des définitions ci-dessus, et le mot "accomplir" dans les deux autres. Bien sûr, l’action dont il est question peut être une action manuelle, mais aussi une action intellectuelle.
2. L‘action que produit la compétence est utile, fonctionnelle ; elle a un but. Deux définitions parlent de "tâche" et une tâche est une action humaine qui a une utilité, une finalité. Les deux autres parlent d’efficacité ; or il ne peut y avoir d’efficacité que par rapport à un résultat attendu, c’est-à-dire une finalité.
En ce sens, ce qu’une compétence est capable de produire, c’est une action visant un but et donc intentionnelle et non pas seulement un comportement. Car un comportement, au sens que le béhaviorisme a donné à ce terme, est une action qui n’est pas nécessairement accomplie en vue d’un but. Dans les célèbres expériences de Pavlov, le chien conditionné salive lorsque l’ampoule s’allume : ce comportement de "salivation" n’est pas accompli en vue d’un but, ce n’est pas une tâche ni une action efficace.
B) Deux intérêts majeurs de la notion de compétence
Ces éléments importants de la définition de la compétence font apparaître deux intérêts pédagogiques de cette notion :
1) La définition de la compétence par référence à une action finalisée évite la décomposition et la perte de sens.
Notons d’abord que les compétences peuvent se définir à différents niveaux. On peut parler de compétence en rapport avec un métier : la compétence de l’horticulteur, la compétence du médecin. Il s’agit alors de la disposition à accomplir une tâche entendue comme la globalité d’une profession.
Mais une telle macro-compétence peut se détailler en compétences de niveaux inférieurs (par exemple pour le médecin : établir un diagnostic ou prescrire), lesquelles à leur tour peuvent se décomposer en micro-compétences (prendre le pouls, exécuter une palpation du foie). Il y donc un emboîtement des compétences et les compétences globales se laissent décomposer en compétences qui renvoient à des tâches partielles.
Mais cette décomposition a une limite : il faut que la tâche reste une tâche, c’est-à-dire une unité fonctionnelle renvoyant à une finalité. Si on décompose au-delà, on n’a plus que des "comportements", c’est-à-dire ce que le béhaviorisme, dans sa recherche d’une objectivité scientifique maximale, définissait comme "toute réaction musculaire ou glandulaire de l’organisme étudié". La finalité est alors évacuée : on a à faire à des actes qui peuvent ne pas être intentionnels et ne pas avoir d’utilité, pris isolément.
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On trouve la même difficulté du côté de la psychologie cognitive, dans une optique mentaliste cette fois, lorsqu’elle décompose une activité en opérations mentales dont certaines sont en dessous du seuil de conscience. Une telle analyse est évidemment tout à fait intéressante sur le plan de la compréhension scientifique des mécanismes mentaux engagés par l’exécution d’une tâche. Mais il y aurait un risque à vouloir entraîner des apprenants à des opérations qui ne seraient que les segments d’une tâche et dont aucune, prise en elle-même, ne renverrait à une finalité. Car si précisément ce sont des opérations élémentaires, le lien qu’elles ont avec la globalité de la tâche dans laquelle elles s’insèrent peut être très obscur aux yeux du novice.
Par suite, l’apprenant peut éventuellement douter de la nécessité d’exercices parcellaires dont il ne voit pas la signification et se demander si le formateur ne l’égare pas dans des efforts inutiles. Va-t-il donner du sens à une activité qui, à elle seule, ne renvoie à aucune fonctionnalité ? Il peut décider
finalement de passer outre à l’injonction ou de n’investir dans cet exercice là que le minimum de temps et d’énergie. C’est probablement une des difficultés dans lesquelles est tombée l’approche par "objectifs" qui a longtemps prévalu en pédagogie : on décomposait ce qu’il y avait à apprendre en objectifs aussi élémentaires que possible ; mais, du coup, il arrivait qu’on fasse travailler les élèves sur des opérations trop partielles pour qu’elles aient du sens à leurs yeux. On voit donc toute la différence entre viser un objectif et viser une compétence : en faisant apprendre des compétences, on s’engage à faire travailler les élèves à tout instant sur des activités suffisamment globales, qui ont du sens dans l’univers humain et dont la fonctionnalité apparaît à l’élève.
2) La définition de la compétence comme disposition à accomplir une tâche conduit à la mise en activité des apprenants :
Une tâche, en effet, est une disposition à un "faire" et non pas à des connaissances, des représentations, des états physiques ou mentaux. Bien entendu, cette action peut être aussi bien une action intellectuelle qu’une action physique. Dans ce dernier cas, elle portera sur des objets matériels (par exemple : cintrer un tube de cuivre), dans le premier cas sur des objets idéels ou, si l’on préfère, symboliques (par exemple : effectuer une soustraction, rédiger un texte). En fait toutes les tâches sont à la fois intellectuelles et physiques. Ce qui importe ici, c’est que ce sont des actions, c’est-à-dire qu’elles ont toujours une finalité. Qu’une compétence soit une disposition à un "faire", voilà qui permet d’abord d’instituer une saine hygiène didactique. Son usage doit inciter les enseignants à réfléchir à ce qu’ils veulent que les élèves sachent faire à l’issue d’une leçon ou d’un cours.
Mais, en plus, la rédaction en termes de compétences de ce qui doit être visé par l’action pédagogique de l’enseignant, devrait inciter celui-ci à multiplier les situations pédagogiques où les élèves doivent être en activité (cette activité pouvant être aussi bien intellectuelle que manuelle).
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LES TROIS DEGRES DE COMPETENCES ET LEURS CONDITIONS
D’APPRENTISSAGE
Cette définition de la compétence par référence à une ou plusieurs tâches à accomplir incite à distinguer plusieurs degrés de compétences en fonction d’une part du caractère simple ou complexe de la tâche et d’autre part de la plus ou moins grande familiarité de la tâche pour l’individu. Cette distinction s’impose encore plus dès lors qu’on s’interroge sur la manière de faire apprendre les compétences.
Trois degrés de compétences
Entraîner des élèves à exécuter une opération (ou une suite d’opérations) en réponse à une question donnée ne pose pas de problème particulier. Il est ainsi possible d’obtenir d’élèves de l’enseignement fondamental qu’ils exécutent les opérations nécessaires pour effectuer une soustraction, les opérations nécessaires pour accorder le verbe au sujet, celles nécessaires pour mettre à la forme interrogative une phrase affirmative, etc.
Pour rendre compte du processus d’apprentissage qui permet d’acquérir de telles "compétences", le béhaviorisme propose un modèle explicatif : c’est le renforcement qui lie l’exécution d’une réponse à l’apparition d’un stimulus. Il faut cependant noter que la plupart des compétences ainsi apprises à l’école consistent en des opérations mentales et ne se traduisent en comportements observables que d’une manière très indirecte. Malgré cette réserve, l’apprentissage d’une compétence est bien le processus qui lie une opération ou un ensemble d’opérations à une situation ou une famille de situations. Ainsi, en première analyse, la compétence n’est rien d’autre que ce lien.
Toutefois, cette conception de ce qu’est une compétence peut paraître un peu trop restrictive. Quand, dans le langage courant, on dit que quelqu’un est compétent dans un domaine, on veut dire beaucoup plus et notamment :
- qu’il possède toute une gamme de ces compétences élémentaires que nous venons d’indiquer ;
- qu’il est capable de choisir, dans ce répertoire de procédures automatisées, celle qui convient à un problème ou une situation.
Pour prendre un exemple tout simple, imaginons le problème suivant qu’on peut proposer à des élèves de première ou deuxième année du primaire : "Fanny a sept dollars ; elle voudrait acheter un stylo qui coûte douze dollars ; combien doit-elle demander à sa mère pour faire cet achat ?" Les élèves doivent non seulement posséder la procédure de la soustraction (compétence élémentaire), mais en plus ils doivent repérer que dans la situation qu’on leur propose, c’est une soustraction qu’il convient de faire.
Mais on peut faire encore un pas de plus et considérer qu’une compétence digne de ce nom consiste, en réponse à une tâche inédite et complexe, à choisir et combiner plusieurs des procédures élémentaires ci-dessus évoquées. En ce sens une authentique compétence est la capacité à répondre à des situations complexes et inédites par une combinaison nouvelle de procédures connues ; et non pas seulement à répondre par une procédure stéréotypée à un signal préétabli.
On peut donc, au total, distinguer trois degrés de compétences, tout en restant au sein des définitions que nous avons évoquées au début :
Premier degré : Savoir exécuter une opération (ou une suite prédéterminée d’opérations) en réponse à un signal (qui peut être, en classe, une question, une consigne, ou une situation connue et identifiable sans difficulté ni ambiguïté) ; nous parlerons alors de "procédure" ou encore de "compétence élémentaire".
Deuxième degré : Posséder toute une gamme de ces compétences élémentaires et savoir, dans une situation inédite, choisir celle qui convient ; là une interprétation de la situation (ou comme nous le dirons plus bas un "cadrage" de la situation) est nécessaire ; nous parlerons donc de "compétence avec interprétation de la situation".
Troisième degré : Savoir choisir et combiner correctement plusieurs compétences élémentaires pour traiter une situation nouvelle et complexe. Nous parlerons alors de "compétence complexe".
Les degrés de compétence rencontrés dans les référentiels de compétences
Dans les référentiels officiels de compétences que l’on trouve dans les pays francophones (Québec, Suisse, Belgique, France), on trouve relativement peu de compétences de premier degré : "Calculer le périmètre et l’aire d’un carré" (référentiel français pour l’école primaire, Ministère de l’ةducation nationale, 1995), "Dénombrer par comptage des objets ou des représentations d’objets" (Socles de compétences belges, Ministère de la Communauté française, 2000). "Tracer des figures simples" (Ibid.). Bien souvent, il semble que les auteurs des référentiels aient considéré que l’acquisition des procédures élémentaires allait de soi et qu’il était inutile de les rappeler : c’est ainsi que dans les Socles de compétences belges et dans le Programme de formation de l’école québécoise, la maîtrise des opérations arithmétiques élémentaires n’est pas mentionnée explicitement.
Ces textes passent le plus souvent directement à la mise en oeuv re de ces procédures de base dans des situations dans lesquelles il s’agit de reconnaître l’opportunité de leur usage. Par exemple : "Identifier et effectuer des opérations dans des situations variées" (Socles de compétences belges, Compétences de mathématiques, p. 27). On voit là que les procédures élémentaires "effectuer des opérations" (l’addition, la soustraction, etc.) sont immédiatement couplées avec leur mise en oeuvre dans des situations variées. Il semble que les auteurs aient pensé qu’une vraie compétence, digne de ce nom, ne pouvait se limiter à l’effectuation de l’opération arithmétique, mais devait comprendre l’identification, dans une situation nouvelle pour l’élève, de l’opportunité de l’opération. On trouve de même dans les Socles de compétences belges (initiation scientifique) : "Identifier et estimer la grandeur à mesurer et l’associer à un instrument de mesure adéquat". Un grand nombre des compétences sont donc ce que nous avons appelé des compétences élémentaires avec interprétation de la situation. - 6 -
Et dans bien des cas, les compétences explicitées sont des compétences complexes où il y lieu que l’élève choisisse et combine plusieurs procédures de base. Ainsi : "Choisir et utiliser avec pertinence le calcul mental, le calcul écrit ou la calculatrice en fonction de la situation" (Socles de compétences belges, Ministère de la Communauté française, 2000).
La compétence “orienter sa parole et son écoute en fonction de la situation de communication” (ibid.), sera, pour la majorité des élèves du primaire, une compétence de troisième degré, car elle exige non seulement une interprétation de la situation de communication, mais la mobilisation, la sélection et la combinaison de plusieurs types de procédures (relevant du niveau de langue, de la syntaxe de la phrase, de la grammaire textuelle, de la maîtrise des codes sociaux, etc.). On peut en
dire tout autant de la compétence "communiquer oralement" proposée dans le Programme de formation de l’école québécoise (Gouvernement du Québec, 2000).
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